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Johala, Lyna et Ines – Hautmont octobre 2023

HAPPY MODESTY

« Qu’est-ce que l’esprit de famille ? Comment vit-on avec peu de moyens ? De quoi rêveriez-vous si vous étiez riches ? »

À travers une série d’entretiens et de portraits de famille, je cherche à photographier celles et ceux que nos élites nomment « les invisibles ». Pour ce faire, je me suis intéressé aux habitants des Hauts-de-France, 4e région la plus peuplée de l’Hexagone avec un taux de pauvreté de 18%, soit le plus élevé de métropole. 

J’ai choisi d’utiliser une chambre photographique 4×5 inches, matériel employé pour réaliser les portraits de la bourgeoisie citadine au 19e siècle qui a vécu l’essor de la photographie comme médium. Mais ici, dans ce département du Nord associé à de nombreux clichés, la bourgeoisie florissante laisse place, face caméra, à ceux qui vivent avec peu. Sans misérabilisme, mon approche consiste à prendre le temps de les écouter afin de livrer une approche simple et joyeuse de ces foyers qui s’adaptent à leur situation avec beaucoup de résilience et de courage.

L’utilisation de cette technique de prise de vue, conjuguée à la volonté d’utiliser un film avec une grande finesse de grain et de douceur, réclame un temps de pose long (plusieurs secondes). Ce temps est également précieux pour instaurer un cérémonial, un rituel d’échange entre les individus photographiés et moi-même. Il me permet de récupérer tous les détails de la pièce, des vêtements, sans que les flashs ne prennent le dessus sur la lumière naturelle. Ce temps de latence crée surtout sur certains clichés un flou de bougé : des visages, par exemple, peuvent être flous ou manquer de netteté donnant l’impression que les personnes photographiées cherchent à disparaître, voire à sortir de l’image. Cela n’est pas sans rappeler que toute image est appelée à s’effacer inexorablement, à dépasser le cadre temporel du moment où elle a été produite, et laisse l’espace à l’accident propice à la surprise. Finalement, je maîtrise tout sauf la disponibilité des corps, la concentration et l’intensité des regards et leurs mouvements éventuels. 

Je soumets la prise de vue à une contrainte en choisissant précisément le lieu où elle aura lieu. Tel un agent immobilier en quête des atouts d’un appartement ou d’une maison, je visite leur domicile et définis le meilleur endroit où poser l’appareil photographique, en fonction de la qualité de la lumière naturelle et des informations que l’endroit me fournit. Cette exploration attentive qui précède la production de l’image est cruciale tant elle me permet de saisir, au moment d’entrer dans l’intimité de chaque famille, les composantes de chaque « intérieur », dans sa capacité à nous permettre de comprendre et de retracer l’origine des personnes. En l’espèce, des photographies exposées sur les meubles du salon, des posters accrochés aux murs, un lustre oriental qui éclaire la pièce, donnent des clés sociologiques pour s’immerger dans un cadre familial que l’on découvre pour la première fois. Sans jugement préalable, je m’attache à tenter de rendre au mieux ce que les familles me donnent.

Inspiré par le maître du portrait Richard Avedon et par le travail de Shelby Lee Adams consacré à documenter une partie des États-Unis, et imprégné du projet Farm Security Administration dans sa dynamique de création, ce projet toujours en cours a reçu le soutien de la Maison de la photographie de Lille.

Cette photographie documentaire est révélatrice du fil conducteur de ma démarche et de mon travail photographique personnel : mettre l’être humain au cœur de ma réflexion. 

Jeremy Lempin

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