La France a perdu 18 000 bars-tabacs en vingt ans. Une « recomposition silencieuse de l’infrastructure sociale des territoires » qui n’est pas sans lien avec la progression de l’extrême droite, selon une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications.

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Le Balto, La Civette, Le Café des sports… entre 2002 et 2022, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabacs. Et, avec eux, des lieux de sociabilité structurants, tant en ville qu’à la campagne. Une hécatombe silencieuse qui n’est pas sans incidence sur la progression du vote pour l’extrême droite, selon une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications intitulée « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », parue vendredi 30 janvier.
En croisant vingt ans de données sur les fermetures de bars-tabacs, grâce au registre des terminaux de jeux de la Française des jeux, avec les résultats électoraux et 2,19 millions d’interventions parlementaires, le chercheur en science politique à l’université de Zurich (Suisse) Hugo Subtil montre comment la disparition de ces établissements « ne marque pas seulement la fermeture d’un commerce, mais la recomposition silencieuse de l’infrastructure sociale des territoires et l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier ».
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« Ces fermetures doivent être comprises moins comme une cause directe que comme un marqueur et un accélérateur de la désagrégation des réseaux sociaux locaux », est-il précisé dans la méthodologie. De fait, cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de désertification commerciale, de retrait progressif de l’Etat, d’allongement des distances domicile-travail… De 200 000 cafés et bistrots en 1960, la France n’en compte plus que 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %, tandis que de nombreux services publics – bureaux de poste, gares… – ont été rationalisés, en particulier dans les espaces ruraux et périurbains.
« Vide relationnel »
« En modifiant concrètement les conditions de la vie collective, ces fermetures affectent la manière dont les citoyens se perçoivent, interagissent et se rapportent aux institutions.» Contrairement aux fermetures de sites industriels, qui produisent des effets électoraux immédiats, celles des bars-tabacs opèrent sur le long terme, note l’étude, qui compare l’évolution du vote Rassemblement national (RN) en fonction du nombre d’élections écoulées depuis l’année de fermeture (de + cinq ans à + vingt ans).
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« Ces fermetures doivent être comprises moins comme une cause directe que comme un marqueur et un accélérateur de la désagrégation des réseaux sociaux locaux », est-il précisé dans la méthodologie. De fait, cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de désertification commerciale, de retrait progressif de l’Etat, d’allongement des distances domicile-travail… De 200 000 cafés et bistrots en 1960, la France n’en compte plus que 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %, tandis que de nombreux services publics – bureaux de poste, gares… – ont été rationalisés, en particulier dans les espaces ruraux et périurbains.
« Vide relationnel »
« En modifiant concrètement les conditions de la vie collective, ces fermetures affectent la manière dont les citoyens se perçoivent, interagissent et se rapportent aux institutions.» Contrairement aux fermetures de sites industriels, qui produisent des effets électoraux immédiats, celles des bars-tabacs opèrent sur le long terme, note l’étude, qui compare l’évolution du vote Rassemblement national (RN) en fonction du nombre d’élections écoulées depuis l’année de fermeture (de + cinq ans à + vingt ans).
Si ces fermetures ne sont évidemment pas la cause unique de la progression du RN, elles constituent une dimension non négligeable de l’« effritement des conditions matérielles de la délibération ». Car « quand il n’y a plus de lieu pour se parler, la politique devient un face-à-face entre l’individu isolé et les grands récits médiatiques – et dans ce face-à-face, les discours qui offrent des réponses simples ont un avantage structurel ».
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L’étude montre aussi que la fermeture des « lieux sociaux » (bars-tabacs, restaurants) n’a pas les mêmes effets que celle des lieux purement « transactionnels » (boulangeries, supérettes…)dans lesquels on ne s’attarde pas : seuls les premiers créent un « vide relationnel » et produisent un effet sur le vote d’extrême droite.
L’étude montre que ce « vide relationnel » a des conséquences politiques propres, indépendantes des facteurs traditionnellement convoqués pour expliquer le vote RN : « L’effritement du lien social opère comme un mécanisme autonome, qui ne se réduit ni à la pauvreté, ni à l’immigration, ni à la composition sociodémographique des communes. Même si tous les habitants ne fréquentent pas les bars-tabacs, l’effet électoral se manifeste au niveau de l’ensemble de la commune. »
« Pas seulement un lieu de consommation »
L’étude révèle aussi que dans 22 % des cas, l’année suivant la fermeture du bar-tabac, la commune ne compte plus aucun équipement où les habitants peuvent se rencontrer. « Quand le bar-tabac ferme, il est souvent le dernier lieu de sociabilité à disparaître. »
Les effets se trouvent amplifiés en zone rurale – jusqu’à trois fois plus forts. « Le bar-tabac n’y est pas seulement un lieu de consommation. C’est un espace de reconnaissance sociale, un point de rencontre avec les voisins, où se construisent les appartenances locales. Sa disparition transforme en profondeur les modes de sociabilité », écrit le chercheur.
Si les fermetures de bars-tabacs ne se traduisent pas mécaniquement en votes RN, elles sont récupérées par celui-ci. L’analyse de 2,19 millions d’interventions parlementaires entre 2007 et 2024 a permis au chercheur d’observer comment le RN a construit un registre discursif autour du déclin territorial. Si le RN ne parle pas plus souvent des bars-tabacs que d’autres partis, il utilise davantage de termes relevant du langage symbolique et affectif (« France oubliée », « abandon territorial », etc.). Un discours qui rencontre le ressenti et la perception des habitants, là où les partis de gouvernement privilégient un registre plus technique (« fiscalité », « santé publique », etc.).
Le chercheur veut croire que l’action publique peut inverser la tendance et infléchir durablement les trajectoires électorales. En témoigne son analyse symétrique montrant que l’ouverture de bars-tabacs est au contraire associée à une baisse du vote d’extrême droite.
Evoquant des pistes pour recréer des lieux de sociabilité, le chercheur préconise plus largement de reconnaître le lien social comme une « dimension du bien-être territorial ». « Quand un territoire reçoit de l’attention, la dynamique du ressentiment s’atténue. La reconnaissance compte autant que les équipements matériels. » Et de conclure : « Les choix électoraux ne se réduisent pas à des calculs d’intérêt ou à des préférences idéologiques : ils traduisent aussi l’état du tissu social. »

